[INTERVIEW] DONNER UNE SECONDE VIE AUX JOUETS ET UNE NOUVELLE CHANCE AUX HOMMES
Au sein de la maison d'arrêt de Bois d'Arcy, Jacques Grimont et Vincent Corrèges ont créé Yoti pour donner une nouvelle vie aux jouets.
9 février, 2024 par
[INTERVIEW] DONNER UNE SECONDE VIE AUX JOUETS ET UNE NOUVELLE CHANCE AUX HOMMES
BERVILY Elodie

Crédit photo : YOTI

Quel est votre parcours et comment est née l’idée de création de Yoti ?

Jacques Grimont : j’ai un parcours juridique. Après avoir intégré l’école des avocats rattachée au barreau de Paris, j’ai passé une année en Chine. À mon retour, j’étais prêt à prêter serment mais je me suis rendu compte que ce n’était pas ce que je voulais faire. Puis, le Covid-19 est arrivé et j’ai pris le temps de réfléchir à mon avenir. J’ai retrouvé Vincent Corrèges, un ami de lycée. Il était expert-comptable, avait fait du trading à Londres et se posait les mêmes questions que moi. Nous avions l’envie commune de porter un projet qui nous correspondait davantage, un projet entrepreneurial avec un fort impact écologique et un fort impact social. Je connaissais déjà le marché de la seconde main pour avoir travaillé en tant que bénévole pour la Croix Rouge sur le sujet. Nous avons ainsi décidé de nous lancer sur le marché du jouet, de créer une filière de reconditionnement industriel de jeux et de jouets de seconde main pour en collecter, réparer et revendre beaucoup. En avril 2021, nous avons créé une SAS de l’économie sociale et solidaire et, quelques mois plus tard, notre atelier de reconditionnement de 400 m2 au sein de la maison d’arrêt de Bois d’Arcy dans les Yvelines où nous avons embauché 2 détenus. En juin 2022, nous avons créé l’association Yoti, ce qui nous a permis d’obtenir des crédits supplémentaires pour l’insertion de prisonniers par l’activité économique. L’entreprise compte aujourd’hui 58 salariés dont 45 salariés détenus.

Pouvez-vous nous présenter Yoti ?

J. G. : Yoti est un concept qui s’appuie sur un pilier écologique et un pilier social, à parts égales.
Le pilier écologique, ce sont les 100 000 tonnes de jouets qui sont jetées chaque année et dont la moitié peuvent être réparées. Nous avons là un potentiel d’action important.
Le pilier social repose sur la réinsertion professionnelle des personnes détenues. Un détenu qui est accompagné professionnellement diminue de 70 % son risque de récidive. Yoti permet de remettre au travail des personnes qui ont perdu le sens et le goût du travail ou qui ne l’ont jamais connu pour certains. 30 % de nos salariés détenus n’ont jamais travaillé de leur vie. Nous devons leur apprendre les codes du travail. C’est un chantier que nous essayons de mener de la manière la plus innovante possible grâce à notre système d’information où les salariés détenus peuvent suivre leur parcours, leur progression…

Comment vous approvisionnez-vous en jouets ?

J. G. : l’approvisionnement est le défi le plus simple à relever car il y a énormément de jeux et de jouets à collecter : nous avons 500 palettes en stock ! Nous nous approvisionnons principalement auprès d’associations qui reçoivent des jouets et d’entreprises qui mettent en place des collectes. Nous recueillons aussi beaucoup de jeux et de jouets auprès de crèches, d’écoles et de magasins. Nous avons, en ce moment, un partenariat avec Monoprix : nous sommes présents dans 100 magasins de l’enseigne en Île-de-France où nous récupérons les jouets déposés par les clients.

Quels sont vos enjeux en matière de reconditionnement ?

J. G. : dans ce domaine, vous devons industrialiser au maximum les processus. Nous avons, par exemple, inventé une machine pour vérifier si un puzzle est complet. Avant, il fallait compter toutes les pièces, une tâche longue et fastidieuse et nous n’étions pas sûrs du bon nombre car souvent le nombre de pièces indiqué sur la boîte ne correspond pas au nombre réel de pièces du puzzle. Nous avons également développé un système d’information qui, pour chaque typologie de jouet, met en place des process pour accompagner les détenus dans le tri, la vérification, le nettoyage, la préparation de l’annonce pour la mise en ligne, la prise de photographies… Une partie de notre processus de reconditionnement est ainsi digitalisé via notre système d’information.

Et en matière de commercialisation ?

J. G. : c’est là que les défis à relever sont les plus nombreux. Nous avons de forts enjeux de développement de notre identité de marque et de notre site e-commerce car nous, nous vendons en ligne, directement aux consommateurs. Nous sommes aussi présents sur des plates-formes comme Label Emmaüs, site de vente en ligne des boutiques Emmaüs, et Beebs, plate-forme communautaire de vente et d’achat de produits de seconde main pour bébés et enfants. Nous allons également développer toute la partie BtoB, c’est-à-dire les partenariats de vente avec des distributeurs. Yoti est capable de mettre sur le marché des jeux et des jouets d’occasion qui sont garantis, validés et contrôlés. Nos distributeurs partenaires n’ont ainsi pas de problème de retour de jouets abîmés ou cassés. Nous avons, par exemple, conclu un partenariat avec Kiabi. Nos jouets sont présents dans le concept store Kidkanai développé par le groupe à Leers, dans les Hauts-de-France.

Quels sont vos projets de développement ?

J. G. : les jeux et jouets d’occasion reconditionnés par des personnes détenues, c’est le mix détonnant de Yoti. Nous allons garder ce concept et le faire grandir ! Notre objectif est de formaliser notre pilote, de concentrer toute la connaissance accumulée au sein de notre atelier de Bois d’Arcy, et de le déployer dans d’autres ateliers. Nous avons 7 projets d’ouvertures dans des prisons pour l’année prochaine, notamment dans la Maison d’arrêt de Fleury-Mérogis dans l’Essonne et au sein du centre pénitentiaire de Paris-La Santé. Nous avons choisi de créer une start-up et une association pour monter une activité mixant un business model générateur de revenus et, en même temps, un fort impact social et écologique. C’est un pari, mais nous pensons que c’est possible. Yoti en est la preuve.

Fiche d’identité
Dénomination : Yoti
Activités : collecte, reconditionnement et vente de jouets d’occasion
Création : 2021
Effectif : 58 personnes dont 45 salariés détenus
Web : https://yoti.com

Copyright : Les Echos Publishing

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BERVILY Elodie 9 février, 2024
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